Seize ans après l'indépendance, les russophones, qui représentent un tiers de la population, se sentent toujours discriminés. La loi sur la citoyenneté, imposant des tests de langue, a rendu 125 000 d'entre eux apatrides.
Par Anne-Françoise HIVERT
Ils étaient des milliers au cimetière militaire de Tallinn, le 9 mai. Pour rien au monde, Maia Meos n'aurait manqué le rendez-vous. Pourtant, sa visite au soldat de bronze lui a laissé un goût amer. Un sentiment de déclassement. Jusqu'au 27 avril, le monument honorant les soldats soviétiques victorieux du nazisme trônait au coeur de Tallinn, sur le square où il avait été érigé en 1947, à quelques pas seulement du siège du parti gouvernemental de la Réforme. Ce n'est plus le cas. Désormais, la statue se trouve en dehors de la capitale estonienne, au bout d'un long chemin poussiéreux, bordé de jardins abandonnés et de bâtiments désaffectés. Pour Maia Meos, «ce transfert est très symbolique». Un peu, dit-elle, «comme si en déplaçant la statue dans une zone en friche, loin du centre-ville, on voulait oublier qu'on existe».
Cette mère de famille, secrétaire d'une association de jeunes, est née en Estonie. Mais elle appartient à la minorité russophone, qui compte 400 000 personnes, soit un tiers de la population de la petite république balte entrée en mai 2004 dans l'Union européenne. Au revers de sa chemise, un badge dit : «Je ne suis pas une touriste, je vis ici !» Le problème, poursuit Maia, c'est que les Russes, arrivés après la Seconde Guerre mondiale pour travailler dans les complexes militaro-industriels construits par Moscou, sont toujours considérés comme «des occupants». Même chose pour leurs enfants nés en Estonie. «Quand on proteste, on nous répond qu'on n'a qu'à faire nos valises et rentrer en Russie.»
Passeports gris
Les émeutes, qui ont accompagné le déplacement du soldat de bronze fin avril, ont jeté un violent coup de projecteur sur les frustrations de cette minorité. Beaucoup dénoncent les discriminations dont ils sont victimes. «Nous sommes considérés comme des citoyens de seconde classe», affirme Maia Meos. La législation sur la citoyenneté en est une des causes. Au lendemain de l'indépendance, en 1991, Tallinn a décidé de limiter l'octroi automatique de la nationalité estonienne aux personnes qui résidaient dans le pays avant son annexion par l'Union soviétique, ainsi qu'à leurs descendants. Ceux qui étaient arrivés après 1940, comme leurs enfants nés en Estonie ou ailleurs, ont dû se contenter d'un permis de séjour de trois ans. Avec l'obligation de passer ensuite un test de langue et un examen de connaissances sur l'histoire et la Constitution du pays, s'ils souhaitaient la citoyenneté estonienne.
Recent Comments